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Bernard BUFFET

             LA PLAGE  27x35 cm

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De nouveaux tableaux sont présentés à la Galerie De nouveaux tableaux sont présentés à la Galerie

BERNARD BUFFET

Né le 10 juillet 1928 à Paris.       

décembre 1943, il entre à l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris où il ne restera que deux ans. 

Ensuite, il travaille seul.

Lauréat du Prix de la Critique en 1948, ex-aequo avec Bernard Lorjou.            

Il obtient en 1955 la première place au référendum organisé par la revue Connaissance des Arts désignant les dix meilleurs peintres de l'après-guerre.

Elu à l'Académie des Beaux-Arts en 1974.

Il expose à Paris, chaque année, depuis 1947.  A partir de 1952, ses expositions auront les thèmes suivants:

1952-                         La Passion du Christ                                                                                                                    1953 -                        Paysages

1954 -                        Intérieurs

1955 -                       Horreur de la Guerre

1956 -                        Le Cirque

1957 -                        Paysages de Paris

1958 -                        Jeanne d'Arc

1959 -                        New York

1960-                        Les Oiseaux

1961-                        Portraits d'Annabel

1962-                        La Chapelle de Château l'Arc

1963-                         Venise

1964-                        Le Muséum de Bernard Buffet

1965 -                        Les Ecorchés

1966-                        Femmes déshabillées

1967-                        La Corrida

1968-                        Les Plages

1969-                        Eglises de France

1970-                        Châteaux de la Loire

1971-                        Les Folles

1972 -                        Danièle et Virginie

1973 -                        Les Bateaux

1974-                        Paysages

1975 -                        Paysages

1976 -                        Paysages de neige

1977 -                        L'Enfer de Dante

1978 -                        La Révolution Français

1979-                        Les Fleurs                                                                                                                     1980 -                        Nus

1981 -                        Le Japon

1982 -                        Autoportraits

1983 -                        Paysages

1984 -                        Petits formats

1985 -                        L'automobile

1986 -                        Les Pays-Bas

1987-                        Vues de Venise

1988 -                        Sumo et Kabuki

1988-                        Natures mortes

1989-                        Don Quichotte

1990-                        Vingt Mille lieues sous les mers

1990-                        La Bretagne

1991-                        Vues de New York

1991-                        Souvenirs d'Italie

1992-                        Les clowns musiciens

1992-                        Saint-Pétersbourg

1993 -                        L'Empire ou les plaisirs de la guerre

1993 -                        Promenade Provençale

1994 -                        L'Odyssée

1995 -                        Les sept péchés capitaux

1996 -                        Pékin

1997 -                        Régates

1998 -                        La maison

1999 -                        Mes singes

2000-                        La mort

Il a fait de nombreuses expositions particulières à l'étranger, notamment à New York, Chicago, Palm Beach, Montréal, Vancouver, Tokyo, Osaka, Johannesburg, Londres, Amsterdam, Bruxelles, Berlin, Varsovie, Bâle, Zurich, Genève, Rome, Venise, Milan, Madrid.

 

D'importantes rétrospectives de ses oeuvres ont été organisées 1958 - à Paris, à la Galerie Charpentier

1958 - à Berlin, à l'Institut Français

1959 - à Knokke-le-Zoute, au Casino

1963 - à Tokyo, à Kyoto, au Musée d'Art Moderne

1969 - à Colmar, au Musée d'Unterlinden

1977 - à Wieger Deurne (Hollande) au Gemeentemuseum 1978 - à Paris, au Musée Postal

1985 - à Toulouse, au Réfectoire des Jacobins

1987 - à Tokyo, au Musée Odakyu

1991 - à Moscou, au Musée Pouchkine

1991 - à Saint-Pétersbourg, au Musée de l'Ermitage

1991 - à Séoul, au Musée Hyundai

1993 - à Ornans, au Musée Gustave Courbet

1994 - à Kassel, à la documenta-Halle

1995 - à Tokyo, au Musée Odakyu

1996 - à Kaoshiung, Taiwan, au Musée des Beaux-arts

 

Bernard Buffet a fait don au Musée du Vatican des tableaux qu'il a peints en 1961 pour décorer la chapelle de sa propriété de Château l'Arc.

 

Un Musée BERNARD BUFFET a été fondé en 1973 à Surugadaira au Japon.

 

Il a illustré les ouvrages suivants :

Les Chants de Maldoror, de Lautréamont, 1952

Recherche de la Pureté, de Jean Giono, 1953

La Passion du Christ, 1954

La Voix Humaine, de Jean Cocteau, 1957

Les Voyages Fantastiques, de Cyrano de Bergerac, 1958 Saint-Cast, poème de Baudelaire, 1962

Toxique, de Françoise Sagan, 1964

L'Herbier, de Louise de Vilmorin

Mon Cirque, 1968

Jeux de Dames, poèmes de Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, 1970 L'Enfer, de Dante, 1976

La Révolution Française, 1977

Saint-Tropez, d'Annabel, 1979

Le Voyage au Japon, d'Annabel, 1981

 

Il a réalisé les décors:

Concours des Jeunes Compagnies, 1948

La Chambre, de Georges Simenon pour les Ballets de Roland Petit, 1955 Le Rendez-Vous manqué, de Françoise Sagan, 1955

Patron, de Marcel Aymé, 1959

Carmen, de Georges Bizet pour l'Opéra de Marseille, 1962

Le Grand Cirque de Katchaturian et Istar de Vincent d'Indy, chorégraphie par Serge Lifar, Opéra de Paris, 1967

La Valse, de Maurice Ravel pour l'Opéra-Comique, 1970

 

En 1978, un timbre de trois francs, l'Institut et le Pont des Arts, a été - émis par l'Administration des Postes d'après une maquette dessinée par Bernard Buffet.

 

En 1991 un timbre de 25,70 francs, Piste de la Terre Adélie, a été émis par l'Administration des Terres Australes et Antarctiques Françaises d'après une maquette dessinée par Bernard Buffet.

 

Bernard Buffet est Officier de la Légion d'Honneur et Officier des Arts et Lettres.

 

Bernard Buffet a mis fin à ses jours dans sa propriété Le Domaine de la Baume à Tourtour dans le Var, le 4 octobre 1999

 

 

  BERNARD PAR ANNABEL

Qui est Bernard Buffet ? Tracer son portrait en quelques pages afin que le connaissent mieux ceux qui verront cette exposition, telle est la tâche qui m'a été confiée.  N'étant pas écrivain d'art, je laisse à ceux dont c'est le métier le soin de présenter son oeuvre pour consacrer ces lignes à l'homme sans qui elle ne serait pas.  Mon seul regret est d'avoir à être brève car la forte personnalité et les multiples facettes du caractère de Bernard se prêtent mal au résumé.

Avant d'aller plus loin il me semble essentiel de situer ce que représente la peinture pour Bernard et surtout la manière dont il l'aborde.  J'aurais préféré pour ce faire user de mots à lui.  Mais ces mots-là sont rares car s'il accepte volontiers de converser de la vie en général, il répugne le plus souvent à discourir de l'art tel qu'il le pratique.  Un art dont il affirme qu'il a son propre langage, universel de surcroît et n'a donc nul besoin d'être expliqué, une conviction qui n'a rien d'une boutade propre à éluder des questions indiscrètes car à la maison comme ailleurs ce sujet est pratiquement tabou.  Le mystère de la création ne peut être percé car il est garant de la sincérité de l'artiste.  Bien entendu ce silence ne concerne que son travail personnel et notre goût commun pour l'art veut que nous en parlions fréquemment.

Bernard a une connaissance très étendue de ce domaine qui l'intéresse plus que tout autre, aussi que ce soit au retour d'un musée, ou au détour d'un livre, lorsque j'ai rencontré un tableau, une sculpture dont je désire savoir davantage j'abuse de sa culture qui m'a beaucoup appris.  Ce sont ces dialogues passionnés et passionnants qui m'ont donné la clé du mutisme qu'il oppose aux indiscrets.  Aux justifications plausibles qu'il avance pour défendre son mépris du bavardage inutile s'ajoute une indicible pudeur.  J'en ai pour preuve une aventure survenue à son ami Vlaminck que Bernard m'avait raconté il y a longtemps et qu'il cite encore souvent mi-rieur, mi-admiratif.  A l'écrivain Georges Duhamel, qui insistant pour obtenir l'autorisation de le regarder peindre, Vlaminck avait répliqué vertement: « Vous invitez les gens au pied de votre lit quand vous faites l'amour ? » Une anecdote, anodine à première vue et qui ne tient son importance que parce que Bernard en a fait un aveu.  Pour lui, comme pour Vlaminck c'est bien d'amour qu'il s'agit.

A l'inverse de l'écrivain qui s'immerge dans une rigoureuse introspection, muselle ce qui pourrait entraver sa logique et cisèle ses mots pour exprimer clairement une pensée strictement intellectuelle, le peintre fuit l'analyse, refuse le cérébral, se dépouille des obstacles susceptibles de brider l'instinct.  Bernard nourrit sa toile de ses sensations, de ses émotions intimes tant physiques que morales ; ignorant l'acquit pour se laisser guider par l'inné, il s'abandonne à une sensualité spontanée.

Qu'on ne s'y trompe pas.  Je ne cherche pas à faire des phrases romanesques et encore moins à forger une légende, je peux avouer sans fausse honte avoir été parfois jalouse de cette redoutable rivale.  Bernard est entré en peinture comme on entre en amour.  Il peint comme on crie, comme on griffe, comme on pleure, comme on chante, comme on caresse.  La peinture est en lui si vivante, si omniprésente que j'en suis arrivée à lui donner un visage afin de pouvoir aimer celle avec qui je suis condamnée à cohabiter.  Est-elle sa mère, son enfant, sa maîtresse ? Leur lien est indissoluble.  Elle est sa raison d'être.  On ne peut aimer l'un sans l'autre.  Détourner Bernard de son atelier serait un meurtre.  Bernard est peintre avant tout.  Il l'a toujours été et seule la mort décidera de l'heure de son repos.

Ceci étant revenons au concret.  On a beaucoup brodé sur la jeunesse de Bernard, ce qui n'a guère d'intérêt comparé à la réalité telle qu'il l'a vécue.  Qu'à treize ans, il ait bravé le couvre-feu pour fréquenter le cours du soir de dessin de la place des Vosges, qu'à quinze ans il soit entré à l'Ecole des Beaux-Arts n'empêchent pas que, comme pour des milliers d'enfants européens, la guerre ait souillé son adolescence.  Déjà meurtri par tant d'horreur, il subit à l'instar de sa génération les deux années de révélations atroces qui succèdent au silence des armes.  Combien d'enfants, de jeunes gens à travers le monde entier ont-ils été marqués d'une incurable blessure en apprenant ce dont leurs aînés s'étaient rendus coupables.  Je l'ignore tout en craignant qu'ils furent nombreux.  En chacun d'entre-nous selon nos sensibilités respectives, cet enfer a gravé les traces de la douleur.  Pour Bernard, écorché vif par la bassesse, la délation, la lâcheté, le choc est foudroyant et cette période sera décisive au seuil de son entrée dans le monde des adultes.  Il ne l'oubliera j amai s et sort de cette crise profondément pacifiste.  Dès lors les grands traits de son caractère sont forgés et s'il évolue au fil des ans il ne changera pas.  Depuis il ne cesse de dénoncer la violence, de fustiger la cruauté sous toutes ses formes.  Il nous impose les images de la misère morale.  Des personnages décharnés par le remords plus que par la pauvreté qu'il peignait à dix-neuf ans, aux damnés de l'Enfèr de Dante auxquels il nous confronte aujourd'hui, il est resté le même.  Il brûle de la même flamme, de la même énergie que Lejeune homme d'alors et traque sans merci ceux qui oseraient oublier ce que la cupidité et le goût du pouvoir ont fait de l'humanité.

A côté de ce combat constructif, il se bat en secret contre une séquelle née au cours de ces mêmes années et devenue chronique l'angoisse.  Peut-être aurait-il vaincu ce mal pernicieux si un chagrin, intime celui-là, n'avait dévasté ses quinze ans.  Sa mère, après lui avoir fait le plus beau cadeau qui soit en lui prouvant jour après jour l'existence de l'amour absolu, meurt.  Grâce à elle il a eu une enfance irradiée de bonheur.  Amputé par son départ, il se mure dans une farouche solitude, individualiste, travailleur forcené, il se préserve d'une société dont il se méfie et se consacre tout entier à son oeuvre.  Si la solitude physique est essentielle à l'artiste, la solitude affective est pour lui comme pour tous synonyme de stérilité.  Une tare qui ne l'atteint pas car il veille sur la flamme allumée au plus profond de son âme par sa mère.  Jamais il ne laissera s'éteindre la tendresse, la gaieté qu'elle a semées en lui et qui sont le feu auquel il se réchauffe.  Cet incomparable amour matemel dans lequel il a planté ses racines a prolongé à l'infini l'enfance qui est en lui.

Aujourd'hui encore le moindre plaisir, la plus petite attention font briller d'enthousiasme les yeux du jeune garçon qui sommeille en lui.  Bernard a ainsi bâti sa vie sur deux rails qui sont d'une part le besoin sans cesse renaissant de créer et d'affirmer sa foi dans un possible bonheur et d'autre part la lutte impitoyable envers ceux qui ont inoculé à des générations successives une anxiété latente.

Cette dualité fait de Bernard un être insaisissable pour qui ne le connaît pas et fantasque pour ses amis le plus souvent surpris par ses imprévisibles changements d'humeur.  Il passe avec une aisance de funambule d'une tranquille sagesse à une virulente ironie, du rire insolent à force d'être joyeux à une silencieuse concentration.  Le plus étonnant demeure cependant ce que je qualifierais de dédoublement de sa personnalité.  L'homme dont je partage les loisirs existe en marge du peintre.  Je n'irai pas jusqu'à prétendre qu'il se comporte comme tout un chacun parce qu'il ne ressemble à personne mais il est indiscutablement de plain-pied avec ses enfants comme avec moi.

Et puis soudain l'autre Bernard survient et met fin à cette récréation.  Oui l'autre, le peintre, celui qui me quitte pour gagner cette autre planète qu'est son atelier.

Celui qui peint sans relâche, le mystique, le combattant, l'homme qui n'a d'autre juge que lui-même, qui veut que chacun décide de son sort, qui prône l'individualisme.  Celui qui clame sa fierté de n'être qu'un manuel, qui jour après jour peaufine son ouvrage, qui respecte son travail comme un don de l'au-delà dont il est redevable.

Si j'aime l'homme avec qui je vis, je respecte et j'admire le peintre.  L'énergie qui émane de toute sa personne, le perpétuel renouvellement de sa créativité, la fidélité à son idéal, la force physique et le courage moral qu'exige l'accomplissement de l'oeuvre titanesque qu'il a entrepris font de lui un être d'exception.  Je m'émerveille de ce que le succès n'ait pas entamé sa quête de perfection.  Bernard n'est ni modeste, ni prétentieux.  Parfaitement conscient de ce qu'il a fait et de ce qui lui reste à faire, il ne nie pas la satisfaction du chemin parcouru mais se tourne résolument vers le but qu'il s'est fixé.

Ni le bonheur, ni l'âge, ni la réussite n'ont pu réduire au silence cet éternel révolté.  Jusqu'à son dernier souffle il peindra son refus de l'injustice, son horreur de la guerre, sa foi en l'homme... Témoin de son temps aujourd'hui comme hier, amoureux de la nature, gourmand de bonheur quotidien, infatigable et obstiné Bernard Buffet vit pour celle à qui il s'est donné, pour celle à qui il voue un indicible amour: la peinture.

30 octobre 1989.

 

PIERRE DESCARGUES

Préface du catalogue de la première exposition de

Bernard Buffet en 1947.

Il est question ici d'une jeunesse pour qui peindre n'est pas une habitude matinale ou nocturne, mais une passion, une passion qui met la vie en jeu à chaque instant.  Pour elle, la vie, la mort ne sont pas sujets de tableaux.  La jeunesse n'a que faire des allégories.  Bernard Buffet peint comme s'il allait renoncer demain à tout art quel qu'il soit, c'est-à-dire changer de vie ou cesser de vivre.  Cette pureté extraordinaire, pureté dans l'amour, pureté dans la haine, pureté qui s'anime d'un talent invisible mais déchirant comme une pensée, comme un cri, nous savons qu'il y a un public pour la reconnaître.

Il y a des hommes pour accepter d'entrer dans l'univers cruel, brutal, cet univers de tous les jours que le peintre décrit avec une passion intense.  Il y a des hommes qui connaissent cette tristesse violente, cette volonté de se battre corps à corps avec un monde certes haïssable mais dont on ne saurait se défaire tant il vous colle au corps.

« Je m'efforce de ne plus penser pour vivre » m'écrivait un jour Bernard Buffet.  Sait-on quelque parole marquant un plus grand désir d'exister que celle-ci malgré l'indifférence quoditienne ?  Chacun de ces tableaux est une victoire sur soi-même et sur notre temps.  Une telle définition, si vague soit-elle, apparaît toujours comme un signe de grandeur.

Elle garantit l'avenir, la lucidité sans cesse présente du peintre.

 

LOUIS  ARAGON

L,e paysage a quatre siècles et Bernard Buffe4 vingt-quatre ans, Les Lettres Françaises, n- 453454,19 et 26 février 1953.

L'apparition, à l'orée de 1953, d'un peintre de paysages, dont on peut dire qu'il prend rang à la suite de la grande lignée des Boudin et Claude Monet, est un événement qu'il faut savoir souligner, même si, touchant Bernard Buffet, unjeune homme de vingt-quatre ans, qui n'est pas un nouveau venu à la peinture, mais dont la maîtrise, à mon sens, s'affirme ici vraiment, tant dans la douzaine de toiles exposées chez Drouant-David, que dans les dessins de la galerie Visconti, une telle affirmation risque d'être contestée, taxée d'exagération.  Il faut oser placer, dès leur naissance, les valeurs de la peinture à la grande lumière de l'histoire et des maîtres...

JEAN GIONO

de I"Académie Goncourt

Bernard Buffet, Editions Hazan, 1956.

J'avoue que je suis quelquefois comme un personnage de Bernard Buffet.  Il a surpris l'instant où l'esprit ne se fait plus chair, où la passion dévore tout, où il n'y a plus d'attitude ; l'instant où le personnage n'est plus en représentation.  Ce que d'aucuns appellent : triste, mais qui est l'expression d'une vérité pure et simple, d'un fait, d'un état d'âme.  Le chasseur d'Altamira qui dessinait ses bisons, sans doute pour les convaincre de venir s'abattre à ses pieds sous ses flèches, n'y mettrait pas plus d'ésotérisme.  Imaginez les personnages de Bernard Buffet : ses lampes, ses bouquets, ses couteaux et ses fourchettes, ses chaises et ses lits de fer peints sur les murs de nos cavernes (et ils le sont), dans vingt mille ans on jugera leur rigueur d'un art inimitable.

On entend par contre des gens parler qui n'ont rien à dire.  Ils font des phrases.  Ils finissent par considérer que tout est dans la phrase.  De là à tout mettre dans les variations de la phrase il n'y a qu'un pas.  Dans cette voie on ne s'arrête plus (du moment qu'on est en train de ne rien exprimer du tout avec le plus de choses possibles) et l'on finit par parler un langage qu'on est seul à comprendre « après Dieu » dit-on.  Mais, brouiller les éléments constitutifs d'un visage, d'un corps, n'est qu'un divertissement de riche Anglais oisif.  C'est à peine de quoi tuer le temps.  En attendre merveille, me paraît donner trop belle la part au hasard et, au surplus, être une solution de facilité.  Je sais très bien qu'un rapport de couleur se suffit à lui-même, comme un rapport de son.  Mais l'oeil est, par destination, l'organe chargé de porter à notre esprit la forme extérieure des êtres et des choses matérielles : la figure puisqu'il faut l'appeler par son nom.  Supprimer la figure c'est vouloir transformer l'oeil en oreille.  Je ne vois pas ce qu'on y gagne sinon en confusion.  Je suis souvent réjoui par un simple rapport de couleurs.  Il y en a dans les belles cravates.  Mais, dans une peinture, si le noir est en forme de cheval de Tarquinia, le rouge et l'ocre en forme de cavalier étrusque, mon plaisir est plus vif.  Quand il n'y a pas de figure, comme il faut bien qu'il y ait quelque chose sur la toile, on exagère la couleur.  Non seulement il y a l'élémentaire mais toutes ses variations.  Or, en réalité, j'en vois peu de couleurs ; même dans le Charolais.  Je ne vois pas tout le blanc de la neige quand elle recouvre tout.  Je ne vois ce blanc qu'à l'endroit où il touche la silhouette d'un arbre, le quadrillage d'une clôture, le noir d'une empreinte de pas.  J'ai du monde une vision qu'on pourrait dire sobre et élégante (ce qu'ont très bien compris les Japonais).  Bernard Buffet respecte cette sobriété et cette élégance (à quoi je suis obligé puisque je vois par mon oeil et que je ne peux pas voir par mon oreille).  Dans un de ses paysages de banlieue, avec un canal et un pont, c'est sous le pont qu'il place la petite tache de verdure que font les peupliers et les bouleaux dans la perspective du canal.  Là, cette couleur évoque toute la profondeur du paysage, le calme des eaux avec une légèreté de touche comparable à la légèreté de touche de certains Corot (notamment ceux de Londres).  Elle est seule, et je crie au miracle car, l'ardoise du toit de la maison style Exposition Universelle qui est à gauche, je n'ai besoin de personne (et surtout pas du peintre) pour en voir la couleur.  Je n'ai besoin que de sa forme.  De même pour le bleu industriel du pont, je n'ai besoin que de la forme du pont; sa couleur est tellement commune que la forme ne la suggère pas assez.  J'en vois assez.  Je jouis sans mélange de rapports où il m'est laissé la liberté de mettre moi-même la dose.  C'est encore plus sensible dans une rangée de façades de maisons de pêcheurs où le blanc le plus simple et le gris le plus discret donnent, juxtaposés, la plus étrange lumière.  Celle même des soirs à crachins quand le soleil n'est voilé que par quelques mètres d'épaisseur de nuages mais qu'il pleut.  Il n'y a pas de couleur, tout est coloré.  La vérité est si criante que le rapport des couleurs nous réjouit sans que les couleurs y soient.  C'est pourquoi je parlais des Japonais.  J'ai eu cent fois envie de voler des tableaux de Bernard Buffet.  Il y a un port de La Rochelle où tout (et l'esprit, et Dieu sait si l'esprit d'un port ... ) est exprimé par cette faculté de suggestion, par cet art élégant et sobre et qui sollicite le plus secret de mes sensations avec la plus extrême courtoisie.

 

GEORGES SIMENON

Bernard Buffet,

Editions Les Cahiers de la Peinture, 1958.

Mon cher Buffet, si je choisis la forme d'une lettre personnelle, c'est qu'il me parîcit outrecuidant, lorsqu'il s'agit d'un homme dont la légende s'est emparée probablement plus que d'aucun autre artiste d'aujourd'hui, d'écrire une préface ou une présentation.  Nous n'avons jamais, au cours de nos rencontres, parlé peinture ou littérature, et nous avons trop de pudeur l'un et l'autre pour échanger des confidences.

Je pense pourtant que je connais assez bien l'homme que vous êtes, et c'est pourquoi je ne tremble pas trop pour votre équilibre quand je lis tout ce qui s'écrit sur vous et sur votre oeuvre et quand "assiste à l'espèce de dépeçage systématique de votre personnalité, comme si les gens espéraient, par une psychanalyse plus ou moins subtile ou féroce, atteindre le noyau, obtenir la révélation, en une phrase précise, de ce qui fait de vous l'artiste que vous êtes.

C'est à peine si vous paraissez conscient de la rumeur qui vous entoure et vous gardez ce sourire voilé, intime, qui est votre marque.

M'est-il seulement arrivé de vous dire mon admiration ? Vous aije dit que je vous considère comme un des peintres les plus authentiques de notre époque et comme un artiste complet ?

Je le savais déjà pour avoir rencontré vos oeuvres de par le monde, mais je l'ai mieux compris lorsque, à la Galerie Charpentier, j'ai pu suivre, année par année, le déroulement de votre effort sur la cimaise.

J'ai su, que jamais l'idée ne vous était venue, comme tant d'autres, de choisir un genre, une originalité, une technique, encore moins une « personnalité », que vous n'avez suivi aucune mode et que, si vous peignez comme vous le faites, c'est qu'il vous serait impossible de peindre autrement.

Vos premières toiles sont éloquentes, car elles révèlent, chez l'adolescent à peine conscient de lui-même, une vision du monde qui est bien la sienne, qui le restera, qu'il imposera peu à peu aux autres, dont il enrichira les autres.

Cela paraît tout simple, tout naturel, n'est-ce pas, et pourtant combien, parmi ceux qui peignent, qui écrivent, qui se consacrent à un art, le font uniquement, sincèrement, parce qu'ils ont besoin de s'exprimer ?

Vous ne nous avez apporté aucune théorie.  Vous n'avez pas menacé de brûler le Louvre.  Vous ne défendez aucune formule.  Connaissez-vous seulement la vôtre ?

Votre outil, vous l'aviez en main dès les premiers jours et vous n'avez fait ensuite, peu à peu, en artisan qui apprend son métier, que l'assouplir afin de le rendre plus apte à dire ce que vous avez à dire.  On vous a reproché de trop peindre, comme si on vous reprochait de trop respirer, et on a oublié l'oeuvre monumentale des artistes de la Renaissance et de toutes les époques.

On vous a même reproché votre âge, oubliant toujours l'Histoire, Raphaël peignant le Couronnement de la Vierge à vingt ans, Michel-Ange son Bacchus Ivre à vingt et un et sa Pieta à vingt-trois ans, Véronèse couvrant, à vingt-trois ans aussi, les murs des palais.  Aux yeux de certains, vous êtes une sorte de monstre parce que découvrant le cirque, les rues de Paris ou Jeanne d'Arc, vous vous efforcez, d'une haleine, d'aller jusqu'au bout de votre obsession.  Ce mot-là, mon cher Buffet, il est bien entendu que je ne l'emploie pas dans le même sens que ceux qui veulent, coûte que coûte, découvrir une explication à ce qui les dépasse.

Vous êtes seul, comme nous le sommes tous, au centre d'un univers plus ou moins hostile, plus ou moins étranger et effrayant, qui n'est pas le même pour chacun.

Mais, votre univers à vous, nous avons le privilège de le connaître, d'y pénétrer en familier, en ami.

Peu importe que ce soit par altruisme que vous nous fassiez ce don ou faute de pouvoir en garder le poids pour vous seul.  Nous en jouissons quand même.

J'aime votre silhouette timide et votre visage de grand garçon toujours un peu effrayé de se heurter aux angles trop durs des objets.  J'aime vos silences pudiques et toute la ferveur que vous laissez quelquefois filtrer dans un regard.

J'aime et j'admire votre oeuvre, mon cher Buffet parce qu'elle est d'un très grand peintre et qu'elle vous ressemble.

Excusez-moi d'en avoir si peu dit, de l'avoir si mal dit, et croyez-moi votre ami.

 

GEORGES HOURDIN

L'Enfer et le Ciel de Bernart Buffet

Les éditions du Cerf, 1958

Très peu d'artistes ont parlé dignement du malheur, si tant est qu'ils aient songé à le faire.  C'est un sujet peu goûté et peu choisi.  Il est réservé à quelques-uns.  Homère, dans l'Iliade, Shakespeare dans certaines de ses tragédies, Dickens dans plusieurs de ses romans, Rouault dans plusieurs de ses peintures, Rembrandt dans son oeuvre gravé, Goya dans ses dessins, ont su aborder ce thème central qui est bien différent de celui des passions humaines.  Le malheur est réservé aux seuls initiés, à une élite d'artistes qui ne se sont pas fiés aux apparences et qui, lorsqu'ils sont allés plus profond, ont choisi de ne pas se plaindre, de ne pas détourner les yeux et pourtant de ne pas faire silence.  Bernard Buffet fait partie de ce petit troupeau.

 

FRANÇOIS MAURIAC

de l'Académie française,

Nouveau Bloc-note, 2 février 1962.

 Mais le lendemain de cette soirée au théâtre, je suis entré dans une galerie de peinture, avenue Matignon.  Je déteste parler peinture: toutes les notions sont brouillées par le conformisme d'avant-garde, qui est le pire.  Quelle sera la place de Bernard Buffet ? Je l'ignore, mais je sais, depuis qu'un Agneau dessiné par lui est accroché dans la chambre où je travaille, que ce jeune peintre a rencontré un jour sur sa route un homme écrasé par une croix et qu'il l'a suivi de loin (comme nous faisons tous, nous qui le suivons).

Les autres peintres, presque tous les autres, ont décoré leur chapelle, ils ont couvert les murs de formes vides.  Bernard Buffet a peint quelqu'un qu'il connaît, qu'il a toujours connu, qu'il discernait déjà dans chacun des corps misérables qu'il a fixés sur la toile et qui paraissent tous arrachés à des supplices, descendus de toutes les croix dressées par une époque immonde - mais non encore de la vraie Croix.  Et maintenant, c'est fait.

Telle est la vie de Paris qu'un vieux croyant de mon espèce va demander à Bernard Buffet la clé de la pièce qu'il a vu jouer la veille au soir à l'Atelier, comme s'il y avait un lieu entre les folles et les fous de Félicien Marceau et le Fils de l'Homme vu par ce peintre insolemment figuratif.

 

MAURICE DRUON

de l'Académie française,

Bernard Buffet, Editions Hachette, 1964.

 

Bernard Buffet est l'un des rares artistes de ce temps- l'un des rares et peut être le seul après Picasso, le monstre ancestral, le magicien, le démiurge omnipuissant - qui par, l'exercice de l'expression picturale, ait pris rang permanent au nombre des vedettes.

Souvent on a voulu voir dans la précocité la cause de cette exceptionnelle renommée.  Certes, Buffet fit sa première exposition à vingt ans, et il eut à trente une « rétrospective », comme on n'en organise généralement que pour les morts ou les presque mourants.  L'adolescent prodige exerce toujours un pouvoir de fascination.... Voilà dix ans qu'on annonce périodiquement que Buffet est en perte de vitesse, qu'il tombe, qu'il est tombé.  A tomber depuis si longtemps, on ne devrait plus l'apercevoir !

On dit aussi qu'il peint en série.  Mais que faisaient Bellini, sinon des séries de Madones, et Tiepolo, sinon des séries de gondoliers et des séries de ciels ?

On dit qu'il se prostitue parce qu'il accepte de faire ce dessin en quatre traits, qui parocit si simple mais que personne ne peut égaler, pour une affiche, un programme, une étiquette.  Probablement Cellini se prostituait à. modeler une salière, Puget à sculpter des proues de navires, et Le Bernin à dessiner cette coquille qui, reproduite jusqu'à nos jours, étincelle, toujours neuve, à la vitrine des argentiers.

Si les marchands de films, qui sont en notre temps les vrais marchands de gloire, en sont venus à demander à Buffet des panneaux-annonces au-dessus des cinémas, c'est qu'ils savent qu'un trait de Buffet frappe la foule aussi sûrement qu'un visage de star.  Buffet est dans la rue ; son art est populaire ; on le reproduit en cartes postales et en cartons de Noël.

Les gens se plaisent à déclarer, d'un ton important: « J'aime Buffet, je n'aime pas Buffet. » Il y en a aussi qui aiment la mer et d'autres qui aiment la montagne... Ce sujet de discussion pour fin de dîner est un peu dépassé.  Buffet existe, il est aux cimaises des musées ; il y restera.  Son époque peut encore le discuter ; elle ne peut plus le renier, ni même déjà être séparé de lui.

Toutes les fonctions, toujours, doivent être tenues, et celle du grand peintre, comme celle du grand acteur, ou du grand dramaturge, échoit au meilleur relativement à son temps.

Le dessin, le graphisme de Buffet sont désormais inscrits dans le tracé des deux dernières décennies; sa vision personnelle des êtres et des objets s'est communiquée à la multitude.  Lorsque celle-ci, à présent, regarde un visage ou une cathédrale, elle y reconnaît ces lignes étirées, cette angulation des composantes, ce squelette des formes que Buffet distingue à la surface de la matière et qu'on ne semblait pas remarquer avant qu'il les mît, ou les remît en lumière.  Il a modifié quelque peu la rétine de ses contemporains, assez pour les obliger d'apercevoir, dans les aspects du monde, certains rapports oubliés depuis les anonymes qui dessinèrent les fresques de Byzance.  Et cela vaut bien qu'on l'appelle : Monsieur Buffet.

 

JEAN DUTOURD

de l'Académie française, De la peinture, mars 1970.

De même que les jeunes écrivains apprennent à écrire, lisant inlassablement les bons auteurs, de même les jeunes peintres apprennent bien davantage leur métier dans les musées qu'en écoutant les conseils et les enseignements de leurs maîtres, gens consciencieux, certes, mais dont la conception de l'art est devenue singulièrement étroite.  Il est fort à craindre que ceux que l'on appelle les « maîtres contemporains » ne soient en réalité que des « maniéristes », capables d'enseigner les vieilles recettes du métier, mais susceptibles aussi de nuire considérablement par leurs doctrines saugrenues.  On voit mal quel bénéfice ou quel enrichissement peut retirer un jeune peintre de ces aînés, arrivés, après cent années de raffinements successifs, à l'extrême pointe (ou au fond de l'impasse) de la décadence artistique.  Tout désordre et toute anarchie en matière d'art, comme en politique, finissent pas susciter une révolte ou, si l'on préfère une réaction.

Ces réflexions m'ont été inspirées par une interview du peintre Bernard Buffet dans une revue d'art.  Buffet semble avoir été entraîné dans le classicisme par la réaction normale que provoque le spectacle généralisé de l'incohérence.  Il indique lui-même le nom des alliés qu'il s'est choisis dans sa lutte contre la peinture moderne : ce sont Courbet, Carpaccio et les sculpteurs romans.  Ce choix est excellent, on le voit tout de suite : Courbet et Carpaccio sont deux grands peintres, mais non pas des génies complets et inégalables, comme Rembrandt ou Raphaël, ils laissent à celui qui les étudie « quelque chose à trouver ». De même les sculpteurs romans, qui marquent un début, qui ouvrent une voie, qui ne sont pas un accomplissement.

Ce qui est intéressant dans le cas de Buffet, c'est qu'il est arrivé au milieu de la peinture fatiguée et discoureuse de son temps (où, presque toujours, les théories remplacent le métier et les doctrines l'inspiration) comme un homme primitif à la fois savant et naïf, nourri de traditions anciennes et totalement imperméable à toute espèce d'intellectualisme.  Il fait en moyenne une grande exposition par an et, ce que l'on n'avait pas vu depuis les grands peintres du passé, il la consacre toute entière à un sujet : les Horreurs de la Guerre, Paris, le Cirque, la Vie de Jeanne d'Arc, Venise, etc... Dans notre siècle de petits appartements où seuls, disait-on les tableaux de chevalet avaient une chance de se vendre, il couvre des toiles gigantesques, comme Véronèse ou Rubens.  Ces toiles sont pleines d'êtres humains, d'arbres, de maisons, d'objets, groupés selon les lois prouvées de la composition.  Elles n'ont aucune « intention ». Elles se contentent de décrire le monde tel que peut le filtrer une conscience et l'exprimer une main.  Buffet, comme les artistes d'autrefois, inscrit naivement un titre au bas de ses grandes peintures : « Le Sacre de Charles VII à Reims » ou « Descente de Croix ». Cela change de ces milliers de barbouillages que l'on nous donne à contempler depuis trente ans, et que leurs auteurs seraient bien en peine d'intituler autrement que « Peinture ».

Il est beau d'entendre Buffet parler de son art.  Ce sont les propos d'un membre de l'Institut de l'année 1750 ou 1820.  Il tient le langage le moins romantique qui soit.  Lui demande-t-on selon quelles normes il juge les peintres et leurs oeuvres, voici ce qu'il répond :

- Le dessin et la composition.  Un peintre sait-il dessiner une main ou un pied ? Non ? Alors qu'il commence à apprendre.  Je refuse de confondre les décorateurs et les fabricants de mosaïque pour salles de bains avec les peintres.  La qualité d'une oeuvre c'est d'être reconnue.  Le vrai courage, pour un peintre, ce n'est pas de surprendre, mais de communiquer.  Le recours au sujet permet seul dejuger du talent, du métier, de l'art.  Un peintre qui ne sait pas dessiner une main, un pied, un visage, n'a rien à voir avec la peinture.  Si je peins des bateaux sur la mer, je veux qu'ils flottent.

La seule malchance de Buffet, si heureux autrement, a été sans doute, de naître à une basse époque de la peinture.  Lorsqu'il a commencé à peindre, Bonnard était mort, Vuillard-était mort, et son propre génie était trop fort pour les mains délicates qui restaient.  Il lui a manqué un maître.  Il le sait mieux que personne.  On songe à ce qu'il aurait pu être s'il avait eu le privilège, comme le Gréco, d'être l'élève de Tintoret.  Au lieu d'être un peintre classique, il ne sera probablement qu'un peintre primitif.  Comme Cimabue, il est obligé de redécouvrir.  Au point de réalisation où il semble en être arrivé, on ne peut que lui souhaiter, quand il sera devenu un vieux maître, de trouver un disciple aussi doué que lui.

 

MAURICE RHEIMS

de l'Académie française,

Bernard Buffet graveur, Editions de Francony, 1983.

Bernard Buffet est un des artistes de notre temps dont l'oeuvre apparaîtra aux générations à venir, comme un des remparts ultimes dressés par les fils d'Ingres, de Corot, de Courbet ou de Matisse, pour tenter d'endiguer les masses incontrôlées qui, depuis la fin de la dernière guerre, s’attaquent aux valeurs traditionnelles de l'art.  Non que nous prétendions ici récuser les mille formes de l'expression contemporaine, simplement peut-être parce que nous avons encore le nez contre le mur, nous apparaissent-elles si confuses, si porteuses d'agressivité et surtout si contradictoires que sans doute il faudra bien du temps et sans qu'interviennent des critiques partisanes pour qu'Apollon y retrouve les siens, à condition encore que d'ici là, on ne lui ait pas tordu le cou.

Avec Bernard Buffet, les jeux sont faits, superbes, sévères également, jeux où il excelle depuis plus d'un demi-siècle, raflant les mises de ceux qui reculent comme épouvantés à l'idée qu'un artiste soit à la fois le distillateur des essences classiques les plus raffinées de l'Art et du Beau, en même temps qu'il apparaît, comme d'autres l'ont été jadis, un grand dérangeur.

L'originalité de son oeuvre, le simple spectateur l'énonce qui, aussi bien à la vue d'une toile, d'un dessin ou d'une gravure - qu'il la trouve superbe ou qu'il en récuse la beauté - ne pourra que s'écrier: c'est de Bernard Buffet, cela ne peut être que de lui.

Aragon dit qu'un véritable romancier est comparable à ces plongeurs qui, après être demeurés longtemps invisibles sous l'eau, apparaissent là où on ne les attend pas.  Buffet est un étonnant sous-marin; un jour il saute dans l'arène et le monde de la tauromachie apparaît tel que jusqu'à présent nul ne l'avait vu, un autre, et voilà les paysages de 1'lle de France qui se révèlent avec une nouvelle réalité: celle du peintre.  L'an dernier, c'est la Révolution Française qui sourd de ses pinceaux, haletante, cruelle, là aussi, ce n'est plus Michelet ni Augustin Thierry, c'est l'histoire de ces années étonnantes vues par ce terrible bonhomme : Bernard Buffet.

Le lecteur, en feuilletant cet ouvrage consacré au graveur, constatera que là aussi, Buffet grave de sa pointe dans le cuivre au gré de sa fantaisie et de son génie.  Très tôt, dès la parution des Chants de Maldoror, la critique salue le grand talent d'un jeune artiste à peu près inconnu.  Dorénavant, son inspiration, comme celle des gravures du temps passé, il aime à la puiser dans des textes qui l'ont particulièrement ému : c'est dans la Passion du Christ, puis dans l'Enfer de Dante que l'amateur découvre autant de preuves de l'extrême sensibilité du créateur et de son admirable savoir-faire ; le trait qui sur la toile est adouci par la couleur et le jeu des valeurs chromatiques apparaît ici dans toute sa pureté, sa dureté et sa force.  L'oeuvre gravé de Bernard Buffet est important, il remonte tôt dans le temps, 1952, avec les 125 planches pour les Chants de Maldoror.  Puis dans les années qui suivent paraissent successivement : Recherche de la Pureté, la Passion du Christ, la Voix Humaine et l'Enfer de Dante avec onze gravures aux accents particulièrement dramatiques.  L'illustration de la présente monographie permettra à l'amateur et au spécialiste de juger de la diversité et de l'importance de l'oeuvre de Buffet, puisqu'y figurent 360 pièces réalisées jusqu'à ce jour.  On remarquera également les réserves de l'artiste à l'égard de la gravure en couleurs.  Pour ma part, je préfère Buffet en noir, en blanc, en gris, on imagine mal Dürer, Aldorfer ou Callot exécutant des lithogravures.

Cet ouvrage réalisé par les Editions d'Art de Francony et la Galerie Maurice Garnier, surgi à point pour démontrer que dans cette discipline particulièrement rigoureuse, Bernard Buffet égale les plus grands , et son oeuvre gravé paraît aussi singulier dans son genre qu'il demeure jusqu'ici inégalé.

 

ANNABEL BUFFET

L'Art Monumental de Bernard Buffet,

exposition à Toulouse, juillet 1985.

Pourquoi Bernard Buffet a-t-il peint ces oeuvres que l'on peut qualifier de monumentales ? Pourquoi certains hommes sont-ils saisis de cette force irrésistible qui les incite à se dépasser ? Deux questions auxquelles je ne sais pas répondre.  Un mysticisme, une soif d'absolu, une folle générosité les habitent... de cela, on ne peut pas douter.

La Ville de Toulouse, en accueillant les tableaux de Bernard Buffet au « Réfectoire des Jacobins », semble vouloir réunir, en survolant sept siècles, les Compagnons d'autrefois à celui d'aujourd'hui.  Je n'ai pas assisté à la création des « Horreurs de la Guerre » non plus qu'à celle des « Jeanne d'Arc » mais j'ai vécu les autres.  J'ai vu Bernard clouer au mur des mètres de toiles vierges, blanches, nues à donner le vertige.  Silencieuse, oubliée, fascinée, je l'ai vu, sans croquis préalable, s'emparer de cet espace, dessiner de ce trait acéré et sûr qui n'appartient qu'à lui.  J'ai vu le vide devenir vivant.  Je l'ai vu peindre, jour et nuit, avec passion, avec rage, avec patience.  Plus rien n'existait que ce travail de géant à accomplir.  Avant cela j'ignorais ce qui signifie le don de soi.  Des heures impitoyables, de ces semaines, dontje ne saurais dire si elles étaient captivantes ou terribles, sont nés les grands oiseaux multicolores, mâles triomphant de leur proie, les toreros, la peur vaincue, écrasés de solitude sous le soleil des arènes.

La pudeur voudrait que je me taise... Je n'en ferai rien.  Que m'importe ce que pensent les autres!  Aucun sentiment de cet ordre ne m'empêchera de dire l'immense admiration, le respect que je porte à l'oeuvre de Bernard.

Les tableaux, peints d'après l'Enfer de Dante, marquent à mes yeux un des sommets de l'art contemporain.

Je ne veux pas en parler sur un plan technique; cela appartient aux critiques, aux historiens dont c'est le métier.

Il n'est nul besoin de culture, ni d'explications, pour aborder, comprendre, aimer la peinture.

Un regard suffit... chacun trouve, selon sa sensibilité, sa curiosité, son imagination, ce qu'il cherche.

Pour moi, il se dégage de ces damnés une tragique solitude, une détresse, une déchirante lucidité qui ressemblent étrangement au stérile désarroi qui ronge le monde moderne.  On y retrouve l'effroi des « Horreur de la Guerre », plus puissant, plus clairvoyant.  La vision de l'Univers de glace où mènent irrépressiblement l'égoïsme, la cupidité, la lâcheté.

Certains humains, tournant le dos au Veau d'Or, choisissent un autre chemin.  Dans le cloître tout proche se promène le souvenir de ceux qui l'ont construit... Et dans Toulouse la rose il y a des vivants qui perpétuent la beauté en sauvant les chefs-d'oeuvre des moines bâtisseurs du Xllle siècle.  Le passé est l'engrais du présent.  Aujourd'hui la beauté a des ailes et l'oiseau superbe qu'est Concorde n'a rien à envier aux flèches des cathédrales.

L'art, sous toutes ses formes, anoblit l'homme.

Saint Crespin, ce 8 mai 1985.

 

YANN LE PICHON

Bernard Buffet,

Editions Maurice Garnier, 1986.

Ainsi le divin Dante, que Buffet a couronné de lauriers dans une de ses gravures, me donnait la clé qui m'ouvrirait les portes grillagées de son univers autovisionnaire : la Passion, Horreur de la Guerre, le Cirque, Jeanne d'Arc, les Oiseaux, les Ecorchés, la Corrida, les Folles, l'Enfer de D ' ante, la Révolution Française... relevaient d'une même immolation terriblement lucide. « Quels yeux tu fais, Père ! Qu'as-tu ? » lui demandent ses autoportraits et les figures qui leur ressemblent à s'y méprendre.  Il fallait le faire : il les referait indéfiniment jusqu'à l'épuisement de soi.

La voracité saturnienne de Bernard Buffet se nourrissant, en revanche, de ses propres oeuvres - variations égotistes exaspérées sur des thèmes universels auxquels il voue son incommensurable faim - et les alimentant de sa substance même, procède de cette vertu sacrificielle            l'offrande du quotidien au sublime dans une totale abnégation celle d'un Abraham sacrifiant son fils au premier appel de Dieu.  Celle aussi d'Isaac ne pouvant pas ne pas succomber à un dévouement filial absolu

Le musée du Vatican a consacré une salle aux Pietà de Bernard Buffet.  C'est un juste hommage aux signes salvateurs dont s'empreint toute sa création et qui en font la mieux inspirée de notre temps parce que la plus soumise - et jusqu'à ses paysages les moins obéissants à cette intransigeante rectitude - à son maître tyrannique et tutélaire, exécutoire et absolutoire.

D'année en année, de 1943 à 1981, je voudrais montrer ci-après comment se tient cette oeuvre admirable, dont les stigmates nous empoignent et dont les cicatrices nous retiennent aux confins de l'au-delà.

Et que l'on me permette une divination : elle passera le mur du siècle, car le suivant en aura, plus encore que nous, bien besoin.  Notre famine ne fait que s'accroître.  En verrons-nous jamais la fin ?

GEORGES DURAND

La Divine Comédie de Bernard Buffet,

Editions Desclée de Brouwer, 1986.

Stendhal écrivait en 1830: « Je serai célèbre en 1880. » Il avait alors 53 ans.  Bernard Buffet, lui, ne s'est jamais préoccupé de sa gloire : celle-ci venait à sa rencontre dès la fin de son adolescence.  A 19 ans, il gagnait son pari d'artiste : sa première exposition.  Le 22 janvier 1975, il entrait à l'Académie.  Les lauriers couronnaient cet artiste exceptionnellement comblé: non seulement l'aisance, une notoriété mondiale, mais également une réussite sentimentale exceptionnelle.  A la fois nomade doré et gentleman farmer, châtelain et artisan.  Sous les traits d'un seigneur débonnaire, cet homme tranquille est un travailleur acharné.  Il évoque irrésistiblement Michel-Ange accroché au plafond de la chapelle Sixtine.  Un bourreau de travail qui a, dans ses moments de détente, la suprême élégance du flâneur et du gourmet.  Je cite plus loin le mot de Degas : « Il nous faut redevenir esclaves ! » Cette profession de foi, Bernard pourrait la prendre à son compte.  Parce qu'il habite une passion incurable: la peinture.  On naît peintre comme on naît poète.

L'artiste authentique n'est pas un parvenu.  Lejeune Buffet n'avait pas à mendier la gloire, c'est elle qui s'est déplacée.  Le symbole le plus pur de cette fabuleuse carrière artistique, c'est ce musée que lui ont édifié les Japonais, en bordure de Tokyo.  Cette silhouette sobre et blanche rappelle la chapelle édifiée par Le Corbusier à Ronchamp.  Il s'agit bien d'un sanctuaire, au pays des jardins zens et des ikébanas.  Ou plutôt, d'une fronton, d'un promontoire où s'inscrivent les armes du génie occidental.  Sur la façade verticale et unie, le paraphe célèbre de l'artiste.  Cet hommage monumental indique à la fois l'universalité du langage artistique - idioma universel, dirait Goya - et le génie d'un artiste qui a franchi les portes de l'un des « Nouveaux Mondes ».

 

ALIN-ALEXIS AVILA

Bernard Buffet,

Editions Casterman, 1989

Bernard Buffet peint comme il respire, sans même savoir s'il fait de l'art, sans s'interroger sur la qualité de son message... ... Il faut un commencement, un début, quelque point où s'ancre l'engouement.  Il faut à cette origine une force supérieure que l'on croit trouver dans la guerre et ses suites, le froid, le manque, l'héroïsme silencieux de tous ceux qui supportent.  La fascination que Bernard Buffet exerça se comprend comme une sorte d'exorcisme ; l'adolescent vivait pour tous une sorte de rachat.  Comme pour se débarrasser de la misère, il fallait la dire et la montrer, lui donner quelque place sur l'autel de la culture pour qu'elle ne revienne plus ; comme si l'image d'un sacrifice en empêchait tout autre...

... La peinture de Bernard Buffet se démarque des conceptions contemporaines de l'art, elle se fonde, comme dans tous les grands exemples des siècles passés, sur un besoin intérieur qui échappe au temps.

Elle ne s'appuie sur rien, ni de social, ni de culturel, sur aucune pensée, aucun mouvement, aucun mot.  Elle n'a point de commanditaire; il ne s'est livré à personne.

Bernard Buffet peint sans discours ni mode d'emploi.  Avec une naïveté qui devient vite signifiante, la peinture porte un savoir qui échappe à l'oeuvre.  S'il y a une philosophie, une pensée chez Buffet, elle se décèle après coup.  Elle est plus évidente après quarante ans de travail qu'elle n'apparaissait à ses débuts.  Cette pensée ne porte pas sur ce qu'il représente mais sur l'incroyable distance qu'il mettra toujours entre lui et ses sujets.

Une puissance magique lie dans le temps, tel un grand courant, les toiles d'aujourd'hui et celles du début.  Buffet a construit une oeuvre, c'est-à-dire qu'il a développé à travers le temps un propos unique.

Par ses peintures sans affect, Bernard Buffet est un des rares peintres du siècle à s'être totalement débarrassé de la psychologie, c'est-à-dire de l'esprit de caractère.  Il traverse tout ce qu'il peint, pour ne nous dire qu'une chose: « je peins. »

VIRGIL TANASE

Media du 14 avril 1989

Bernard Buffet est tel qu'on le connaît, avec cette volonté farouche de réviser le monde entier, de reconstituer la totalité de la réalité, cette volonté qui me fascine et me rend complice du peintre puisqu'elle est celle du romancier.

Le romancier - et Dieu m'est témoin que je ne m'éloigne pas d'un pouce de mon sujet: Bernard Buffet - se laisse reconnaître grâce à deux fantasmes.  Il croit, tout d'abord, que le monde tel qu'il existe, tel que nous le touchons tous les jours, toutes les minutes, cache un mécanisme secret dont lui, le romancier, a eu la révélation.  Souvent, il ne s'agit que d'une intuition, d'un sentiment confus - de toute façon, il se met à réécrire le monde (il ne l'invente pas, il n'est pas poète, il n'est pas « auteur fantastique », ceux-ci écrivent, généralement, des récits, voir Nerval ou Borgès).  Le romancier se met à amasser du réel pour faire sentir, en écorché, le mécanisme caché.  En même temps, comme il ne croit pas aux vérités partielles et, trop orgueilleux, ne sait pas arrêter ses ambitions à des parcelles de réel, il accumule tous les aspects de la vie: il est une espèce de Midas ayant besoin de toucher absolument tout pour se prouver que rien n'échappe à sa vision.

Bernard Buffet a une structure de romancier.  Il n'évolue pas (ou si peu, toujours à l'intérieur de sa révélation première parce que ce qui le fascine c'est de vérifier, sans fin, que rien, dans ce monde, n'échappe à son style.  A la façon des romanciers qui reprennent les grands mythes de l'humanité parce qu'un mythe est une vision totale, Bernard Buffet réécrit avec des pinceaux les liturgies, l'histoire de Jeanne d'Arc, l'Enfer de Dante, Don Quichotte, la Révolution française ... ; il peint en série les châteaux et les insectes, les corridas et les papillons, le Japon et Annabel.  Ceci explique cela : cette vocation de romancier qui ne cherche qu'à soumettre à son seul et unique regard toutes les choses de l'univers (un de ces jours, Buffet nous peindra l'espace intersidéral) est mal vue à une époque où la primauté de la mode impose les avant-gardes et demandent aux artistes de changer de méthode comme de chemise: aujourd'hui YSL, demain Kenzo, après-demain Lacoste, aujourd'hui brutiste, demain hyperréaliste, après-demain compressiste, etc.  Entre les uns et les autres, à vous de choisir - à moins d'adopter une solution de compromis: ceux dont on parle et ceux qu'on voudrait avoir, ceux dont on raffole (entre un jour et une semaine: Warhol) et ceux qu'on aime (une vie: Buffet, je l'aime depuis exactement trente-deux ans).

 

CHARLES SORLIER

Bernard buffet lithographe,

Editions Michèle Trinckvel, 1979.

«LaHainedontjesuisento réestpourmoileplusmerveilleuxcadeauquel'on m'aitjàit.  Je n'ai ménager rien ni personne.  Peu de gens peuvent en dire autant. » Bernard Buffet.

Bernard Buffet est un artiste aussi profondément admiré par certains que détesté par d'autres.  Il n'y a pas place entre ces deux extrêmes pour les indifférents, comme ce fut toujours le cas pour les créateurs exceptionnels.  Citons pour mémoire quelques appréciations formulées à l'encontre des plus grands peintres modernes : « Quant à Cézanne, son nom restera attaché à la plus mémorable plaisanterie d'art de ces quinze dernières années » (Camille Mauclaire - la Revue). « Cézanne, dont le nom héroïque aux temps héroïques du réalisme servit de prétexte à de si chaudes batailles !  Hélas!  Je crains bien que cette exposition ne mette fin à la querelle en démontrant de façon péremptoire que Cézanne n'était qu'un lamentable raté ». (A.M. la Lanterne).

Citons encore Madame Lecadre, écrivant sur Claude Monet: « Ses études sont toujours des ébauches, mais, lorsqu'il veut terminer, faire un tableau, cela devient d'affreuses croûtes devant lesquelles il se mire et trouve des imbéciles qui le félicitent».  Les imbéciles qui complimentaient Monet à cette époque, se nomment Jongkind et Boudin.  Toujours sur Claude Monet: « L'impression de « Lever de Soleil » est traitée par la main enfantine d'un écolier, qui étale pour la première fois des couleurs sur une surface quelconque» (Marc de Montifaud). « La foule se presse comme à la morgue, devant «l'Olympia» faisandée et l'horrible « Ecce Homo » de Monsieur Manet » (Paul de Saint-Victor.  La Presse). « Effroyable spectacle de la vanité humaine, s'égarant jusqu'à la démence.  Faites donc comprendre à Monsieur Pissaro que les arbres ne sont pas violets, que le ciel n'est pas d'un ton beurre frais, que dans aucun pays on ne voit les choses qu'il peint et qu'aucune intelligence ne peut adopter de pareils égarements ! Essayez de faire entendre raison à Monsieur Degas, dites-lui qu'il y a en art quelques qualités ayant nom: le dessin, la couleur, l'exécution; il vous rira au nez et vous traitera de réactionnaire.  Essayez donc d'expliquer à Monsieur Renoir que le torse d'une femme n'est pas un amas de chair en décomposition, avec des taches vertes, violacées, qui dénotent l'état de complète putréfaction dans un cadavre ! Et, c'est cet amas de choses grossières qu'on expose en public, sans songer aux conséquences fatales qu'elles peuvent entraîner.  Ce spectacle est affligeant » (Albert Wolf).

Sautons quelques décennies pour parvenir à notre époque: « ... Après les obsèques nationales injustifiées de Georges Braque, après les exhibitions ridicules de Pablo Picasso, dans trois bâtiments officiels, l'actuel gouvernement, à son tour, nous convie à une nouvelle foire Chagall, au Grand Palais.  Je m'abstiens volontairement d'analyser les « choses » de ce Russe qui, après plus de soixante ans de résidence en France, ne sait pas encore s'exprimer en français (sic). (Bruno B.)

J'aurais pu continuer encore longtemps ce florilège de la bêtise, où se sont trouvés également épinglés Millet, Delacroix, Courbet, Van Gogh, Miro, Matisse et tant d'autres, mais je n'ai voulu, dans ces citations, que trouver prétexte à remercier les détracteurs de Bernard Buffet, qui l'ont mis, à sajuste place, en si illustre compagnie.  Remarquons bien que tous les jugements ne demandent qu'à être révisés, il ne suffit souvent que d'un petit sucre pour que les chiens se dressent sur les pattes arrières, tel ce critique écrivant à la mort de Gauguin « un art de Papou répugnant de grossièreté », pour dire dix ans plus tard du même artiste: « Un grand coloriste, un malheureux, auteur de tableaux d'un superbe style décoratif, d'une saveur chromatique absolument originale, d'une incontestable science de composition. »

De nombreuses rétrospectives des oeuvres de Bernard Buffet ont été organisées à l'étranger: Berlin, Knokke le Zoute, Tokyo... et un musée a été créé en son honneur au Japon en 1973.  Il semble par contre être complètement ignoré dans les manifestations officielles en France comme si l'on n'avait jamais accepté sa jeune et fulgurante ascension.  Aurait-on oublié que, vers sa vingt-cinquième année Rembrandt signait « La Leçon d'Anatomie », Picasso au même âge peint: « les Demoiselles d'Avignon » et Chagall : « l'Hommage à Apollinaire ». Bernard Buffet, né en 1928, expose les grandes compositions de « La Passion » en 1952, et les « Horreurs de la Guerre » en 1953 rejoignant dans la précocité les plus grands.

Il fait sa première exposition particulière en 1947.  Lauréat du Prix de la Critique à l'âge de vingt ans, il obtient en 1955 la première place dans un référendum organisé par la Revue « Connaissance des Arts» désignant les dix peintres les plus importants de l'àprèsguerre.  Il est fait Chevalier de la Légion d'Honneur par le Président de la République, Georges Pompidou en 1971 et est élu à l'Académie des Beaux-Arts de France en 1974.  Il réalise chaque année, depuis 1952, une grande exposition sur des thèmes majeurs; outre « la Passion » et « les Horreurs de la Guerre » déjà cités, il nous faut retenir parmi d'autres réussites marquantes « Jeanne d'Arc » (1958), « les Oiseaux » (1960), « les Folles » (1971) et tout récemment « l'Enfer de Dante » (1977) et « la Révolution Française »(1978).  Par ailleurs les tableaux de la Chapelle de Château l'Arc ont pris définitivement place dans les Galeries d'Art Moderne du Vatican.

 Refusant les modes éphémères, Bernard Buffet renoue à travers les siècles une tradition graphique qui est celle de Schongauer, Pol de Limbourg, ou Grünewald, et nous rend ces artistes contemporains.

Il est évident que grâce à un dessin à la personnalité exceptionnelle il devait aborder rapidement la gravure sur cuivre et la lithographie.  La première planche lithographiée « les Chardons » date de 1952 ; jusqu'en 1958, il n'exécutera qu'une quinzaine de sujets avec cette technique, c'est à l'occasion d'une exposition rétrospective de son oeuvre à la Galerie Charpentier que j'ai fait la connaissance de Bernard Buffet; une profonde et durable amitié s'est nouée entre nous, et depuis lors j'ai été le témoin de l'exécution de tout son oeuvre lithographié.

Bemard Buffet est un passionné, son art c'est sa vie, aussi n'entreprend-il que rarement la réalisation d'un seul sujet.  Il aime travailler plusieurs planches à la fois, les réunissant fréquemment en album comme ce fut le cas pour « Paris », « New-York », « San Francisco », « les Toréadores » ou « la Révolution française ». S'il entreprend un livre, il faut que cet ouvrage soit à la démesure de cet infatigable créateur, comme « Mon Cirque ». Cet ouvrage fut terminé en mai 1968, époque où nous nous retrouvions seuls dans les ateliers Mourlot désertés par les ouvriers ; insoucieux des événements, il s'ingéniait pour venir à l'imprimerie malgré les soulèvements qui avaient lieu dans Paris et pendant lesquels traverser la capitale sans moyen de transport constituait une aventure.  Il n'était guidé, comme toujours, que par le seul besoin de travailler.

Lorsque Bernard Buffet vient nous voir, tous les compagnons sont heureux de collaborer avec lui car son acharnement au labeur le font respecter comme un artisan semblable à eux.  Ils savent pourtant que les journées seront dures car l'artiste aime voir immédiatement le résultat de son travail.  Sa fièvre de création est si intense qu'il la communique à ses essayeurs et Georges Sagourin, son pressier attitré, se fait un plaisir de satisfaire et même de devancer'ses moindres désirs.  Bernard Buffet n'est pas un démonstratif, mais il sait avec infiniment de pudeur et de gentillesse témoigner sa reconnaissance.  A la fin de « Mon Cirque », on trouve le portrait de « Jojo » Sagourin en clown, en regard de l'illustration on peut lire : « Le clown Jojo, lui, c'est un du métier et il l'aime, c'est un clown, un vrai.  Merci. »

Il a aussi à l'atelier d'irremplaçables moments de détente, la joie de voir Annabel venir nous rejoindre pour vider le verre de l'amitié, les conversations que nous avons sur les sujets les plus divers et que Bernard Buffet conduit avec son humour si particulier.  Il possède une érudition étonnante tant en littérature que sur les arts plastiques.  Il est un des rares artistes auquel on peut poser les questions les plus insolites dont il donne la réponse immédiatement, par exemple: qui a peint « les Enervés de Jumièges », quel est l'architecte de l'Arc de Triomphe ou quel est le sculpteur des Quadriges qui ornent le Grand-Palais ?

S'il en était besoin, nous découvririons dans l'ensemble des lithographies de Bernard Buffet la diversité de son inspiration et la puissance de son style.  Il est remarquable de constater que son écriture et sa signature portent déjà en elles-mêmes l'accent de son graphisme si particulier.  Il est un des rares artistes contemporains à pouvoir aborder tous les thèmes, en nous les restituant à travers sa vision exceptionnelle.  Cette transcription plastique devient d'une telle évidence que nous ne pouvons plus dès lors regarder certains paysages ou certains édifices sans y associer immédiatement son nom, c'est pourquoi ses oeuvres touchent un si grand public.  Il est le représentant d'un certain aspect de notre époque et en restera un des témoins.  Il peut également reprendre de grandes compositions d'histoire comme « la Prise de la Bastille », « la Bataille de Valmy » ou « la Prise des Tuileries » gageure que personne n'ose plus tenter de nos jours.

Les temps sont proches où l'histoire lui donnera sa place parmi les plus grands, dans la hiérarchie des peintres du vingtième siècle.  Comme le dit si justement Maurice Druon : « Les gens se plaisent à déclarer d'un ton important: « J'aime Buffet, je n'aime pas Buffet ». Il y en a aussi qui aiment la mer et d'autres qui aiment la montagne... Ce sujet de discussion pour fin de dîner est un peu dépassé.  Buffet existe, il est aux cimaises des musées, il y restera.  Son époque peut encore le discuter; elle ne peut plus le renier, ni même déjà être séparée de lui. »

Pour Bernard Buffet seul l'atelier compte, qu'il y fasse de la gravure ou de la peinture, il y travaille, sans relâche, parfois douze heures par jour, guidé par un impérieux besoin de création.  Il préfère vraisemblablement les louanges aux critiques acerbes, mais ne semble en tenir aucun compte; suivant la ligne qu'il s'est tracée avec une heureuse obstination, il sait avoir raison; pour le reste comme il écrit en conclusion de « Mon Cirque » : « la vie continue ».

 

   
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